6.6.08

La Maison Rose (titre provisoire) (1)


En accord avec l'auteur, j'ai décidé de publier un extrait du roman de Nicole Hibert,
il s'agit du début:


D'abord elle avait attendu les oiseaux. Elle s'asseyait sur une pierre dans un coin du parc, et ne bougeait plus un cil. Pas de bruit ni de mouvement brusque, les oiseaux s'effarouchent vite. Ne les appelle pas, ne tends pas la main, lui disait sa grand-mère Naïda, tu leur fais peur. Si les oiseaux préfèrent les vieillards aux enfants, c'est que les vieilles personnes sont patientes.

Mais, à huit ans, il y avait longtemps qu'elle avait appris la patience au fil des nuits sans sommeil, dans son bout de chambre éclairé par une lampe recouverte d'un torchon, quand la fièvre la tourmentait.

Aussi elle s'installait sur la pierre, croisait les mains sur les genoux, baissait la tête, scrutait par en dessous les branches du magnolia centenaire qui servait de perchoir aux moineaux, merles, fauvettes, mésanges et pigeons du quartier. Elle aurait pu saupoudrer ses épaules et ses cuisses de miettes de pain, en répandre par terre. Mais ce stratagème eût été indigne.

Elle voulait que les oiseaux viennent spontanément se poser sur elle. Elle voulait sentir sur son visage et tout son corps leurs plumes et leurs pattes fines. Que leur bec picore ses lèvres et ses yeux, que leur chant emplisse son crâne.

Les oiseaux la choisiraient, et ce serait un privilège fabuleux dont elle ne se vanterait pas, mais qui la distinguerait à jamais du commun des mortels. Un signe, la marque de l'élue comme ces marques de naissance que portent les héros destinés à sauver le monde.

Elle se demandait parfois si la chose qui lui poussait dans le dos n'était pas l'un de ces signes. Malheureusement, la chose grossissait et attirait les regards. Les filles, à l'école, en parlaient avec des grimaces. Il fallait en conclure que ce n'étaient pas les dieux qui avaient imaginé pour elle un dos pareil, car les dieux aiment le secret.

Elle attendit des jours, des semaines, sans se lasser. Les fleurs du magnolia étaient tombées en flaques laiteuses, qu'elle ramassait et écrasait entre ses doigts.

Vinrent l'automne, le vent et la pluie. Elle s'asseyait encore sur la pierre, froide à présent. Les oiseaux devaient se geler, eux aussi, ils comprendraient sans doute qu'elle saurait les réchauffer en leur soufflant dessus, tout doucement. Comme faisait Mado, sa mère, qui lui soulevait les cheveux, pressait la bouche sur sa nuque et soufflait. Elle en avait chaud jusqu'aux orteils, elle riait.

Un jour, un moineau se posa sur son genou. Il la fixa d'un œil rond et luisant, l'air de dire: qui tu es, toi? Un rocher, une bête? Un autre moineau descendit en piqué, hésita une seconde et se posa tout près, sur la jupe écossaise qu'elle avait bien étalée pour ne pas la froisser. Un troisième les suivit, il atterrit entre ses pieds qu'elle tenait légèrement écartés. Un quatrième lui effleura l'épaule; le cinquième, battant des ailes, se balança sur la manche de son chandail.

Elle retenait sa respiration, gardait la tête baissée. Elle avait des sanglots dans la gorge, n'osait pas déglutir de crainte qu'ils ne s'envolent. Mais elle fut bien forcée de respirer à nouveau, et ils s'envolèrent.


Lorsqu'elle eut fêté ses neufs ans, elle se mit à attendre la tortue. Un habitué de l'Auberge de Jeunesse, où elle habitait avec ses parents un logement exigu - une vingtaine de mètres carrés divisés en quatre par des demi-cloisons - lui avait raconté, au cours d'une partie de pétanque, qu'une énorme tortue hantait le parc. La créature s'enterrait dans le recoin le plus obscur et le plus éloigné de la bâtisse, entre le mur de clôture et la ténébreuse haie de buis. Elle ne sortait de son refuge que très exceptionnellement, rares étaient ceux qui avaient eu la chance de l'apercevoir. Mais, de fait, quelques veinards l'avaient aperçue, certaines nuits de canicule.

On l'avait vue s'avancer de son pas circonspect vers la lisière du jardin, là où les lumières de la cour, les exclamations des boulistes, grignotaient l'ombre et le silence. Elle était haute comme ça, large comme ça, elle avait au moins... allez savoir, cent ans. Peut-être même était-elle aussi vieille que la maison. Or il s'en était passé, des choses, dans cette baraque. Elle avait dû en endurer, la tortue. Des vertes et des pas mûres, au point d'en être découragée et de s'enfouir dans la terre.

Alors la gosse attendait la tortue. Souvent elle allait au fond du parc, s'adossait au tronc moussu d'un hêtre dont le feuillage masquait le ciel. Elle ne s'accroupissait pas, convaincue que le sol spongieux et tapissé de lierre grouillait d'asticots semblables à ceux que Raymond, son père, récoltait pour la pêche. Elle préférait rester debout, quoique cette position allumât au bas de ses reins des flammes mauvaises qui lui léchaient une à une les vertèbres. Ce n'était pas grave, elle avait l'habitude.

Quand elle le pouvait, elle chipait un coeur de laitue bien tendre qu'elle disposait sur un caillou, afin que les vers ne l'abîment pas. La tortue aimait la salade, elle serait sensible à cette offrande. Elle finirait par se montrer.

Ce jour-là, tout changerait.

La vie changerait, et le monde aussi. Ce qui était voué à disparaître, disparaîtrait: les gens dans les rues qui lui souriaient d'un air désolé, gêné, ses camarades de classe qui lui touchaient le dos avant les compositions pour avoir une bonne note.

Il ne resterait plus que le parc, l'immense maison où nul ne lui prêtait attention. Le chat qui se laissait habiller comme une poupée et promener en landau. Raymond qui lui dessinait des chemins de fer, des ponts et des puits dans la purée pour l'aider à avaler son biftek. Plouf, plouf, ce sera toi que je mangerai... Mado avec qui, le dimanche, elle faisait d'interminables parties de petits chevaux et de nain jaune. Mado qui la consolait, le dimanche, quand elle pleurait des heures durant, sans savoir pourquoi.

Oui, le jour où la tortue se montrerait, la vie serait plus belle.

© Nicole Hibert 2008


2 commentaires:

Isabel & Sauveur a dit…

c'est très beau
bien écrit,bravo a l'auteur

Laurent Delpit a dit…

je transmettrai, ça la touchera :o)